Instant Payment : et si l’Europe reprenait enfin la main sur les paiements ?

Si l’Europe aligne technique, régulation et adoption, la souveraineté des paiements cesse d’être un slogan anxiogène pour devenir réalité, estime Laurence Félix, membre du Cercle de la Régulation et de la Supervision Financière (CRSF) et senior advisor chez TNP.
La fenêtre est ouverte pour un moyen de paiement réellement paneuropéen, instantané et accessible. En moins de dix secondes, 24/7, l’argent circule de compte à compte sans intermédiaire de carte. Le cadre réglementaire est là, les infrastructures existent, les usages basculent. Reste à unifier l’acceptation chez les commerçants et l’expérience des wallets. Si l’Europe aligne technique, régulation et adoption, la souveraineté des paiements cesse d’être un slogan anxiogène pour devenir réalité.
De l’euro à l’Instant Payment : un édifice prêt à l’emploi
Depuis vingt-cinq ans, l’Europe bâtit patiemment les rails d’un marché unifié des paiements. L’euro a donné l’étalon commun, SEPA a harmonisé les règles, et l’Instant Payment en a apporté la vitesse : des virements crédités en quelques secondes, à toute heure, tous les jours. D’ici 2025–2027, l’offre devient la norme pour les établissements de la zone SEPA, au même prix qu’un virement classique pour les particuliers, avec un maillage désormais très large des prestataires. Côté infrastructures, le règlement est assuré au cœur de la zone euro par des plateformes temps réel, tandis que des systèmes paneuropéens opèrent déjà l’échange interbancaire à l’échelle du continent.
Autrement dit, le «hard» est en place : ce qui manque n’est plus la tuyauterie, mais l’industrialisation de l’usage. L’intérêt de l’Instant Payment est double. Techniquement, il est natif du compte à compte : pas de chaîne d’acceptation carte, pas de frais ad valorem sur chaque transaction, et une finalité de règlement immédiate.
Économiquement, il ouvre la voie à des modèles de tarification plus transparents pour les commerçants, et à des cas d’usage nouveaux pour les entreprises et les administrations : salaires d’appoint, remboursements, aides publiques, décaissements d’assurance, encaissement de factures, e-commerce et paiement de proximité.
La brique «request-to-pay» complète l’ensemble : le bénéficiaire initie une demande, le payeur autorise dans son application, et le virement instantané se déclenche, avec un rapprochement automatique. Reste un point clé : la confiance. La lutte antifraude doit être embarquée par conception, avec contrôles d’Iban, listes de confiance, limites dynamiques, authentification forte et analyses comportementales. Les dispositifs existent, il s’agit de les généraliser et d’en faire un avantage compétitif par rapport aux rails historiques.
Interopérer ou périr : unifier l’acceptation commerçante
Ce que voit l’utilisateur, ce n’est pas un règlement interbancaire, c’est une application qui «fait payer». L’Europe reste fragmentée entre solutions nationales et initiatives régionales ; la bonne nouvelle, c’est que les rapprochements s’accélèrent. Des ensembles de wallets se fédèrent, et un hub d’interopérabilité se dessine pour que l’envoi d’argent, le paiement en magasin et l’e-commerce soient vécus de la même manière, qu’importe le pays.
Le point critique est l’acceptation chez les commerçants : QR code, NFC ou les deux, avec des parcours de caisse simples, des coûts maîtrisés et un règlement garanti. C’est là que se joue la bataille face à la carte, encore omniprésente en Europe. L’objectif n’est pas d’ajouter une option de plus, mais d’offrir une expérience commune, fiable et massivement distribuée.
Concrètement, cela signifie trois décisions simples. D’abord, choisir un langage commun d’acceptation (un standard QR interopérable et des profils NFC ouverts), pour que tout wallet puisse «parler» à tout terminal, sans dépendre d’un acteur hégémonique. Ensuite, imposer une certification unique d’expérience et de sécurité : mêmes écrans, mêmes étapes, mêmes garanties pour le commerçant et pour le client, quel que soit le pays.
Enfin, généraliser la capacité des uns à payer dans d’autres pays européens avec les répertoires de pseudonymes et d’Iban vérifiés afin que le paiement compte à compte soit aussi simple qu’un envoi de message, y compris en transfrontière.
Les bénéfices sont immédiats. Pour les détaillants, une alternative crédible à la carte, avec des coûts prévisibles et une performance temps réel. Pour les consommateurs, une expérience cohérente, compatible avec leurs usages mobiles, et des confirmations instantanées qui réduisent les litiges. Pour l’écosystème, une réduction de la dépendance aux industriels des paiements non européens et la possibilité d’innover au niveau applicatif (fidélisation, fractionnement maîtrisé, paiements récurrents pilotés par le client), sans recréer des silos.
Faut-il vraiment un euro numérique de détail ?
L’idée d’une monnaie numérique de banque centrale répond à des objectifs légitimes d’inclusion, de résilience et d’autonomie souveraine. Mais le calendrier, le périmètre et les coûts laissent planer un doute sur sa valeur ajoutée pour l’usage courant, alors même que l’Instant Payment couvre déjà l’essentiel des besoins de détail, de personne à personne, entre entreprises et vers les commerçants.
La priorité européenne devrait être claire : parachever l’édifice IP-SEPA, acter l’interopérabilité des wallets, imposer une acceptation uniforme chez les marchands et sécuriser à grande vitesse.
Une fois ces fondations ancrées, l’Europe pourra étendre sa portée, en se raccordant aux futurs ponts entre systèmes instantanés pour fluidifier les paiements au-delà du continent. À l’international, l’interconnexion multilatérale des systèmes temps réel permettrait d’acheminer des paiements en euro rapidement et à moindre coût, sans repasser systématiquement par des circuits dominants hors d’Europe.
Un dernier mot sur la gouvernance : la souveraineté n’est pas l’autarcie. Elle tient à la maîtrise des règles, à la capacité de certifier l’expérience et à la faculté d’ouvrir nos standards. Si l’Europe fixe un cap commun, elle crée un marché domestique assez vaste pour attirer l’innovation et négocier d’égal à égal avec les autres blocs.
La meilleure politique industrielle consiste ici à terminer ce que nous avons commencé : finir l’industrialisation de l’Instant Payment, diffuser massivement l’acceptation et organiser l’interopérabilité transfrontière. Alors, l’expression «souveraineté des paiements» cessera d’être un slogan pour devenir un standard vécu, par chacun, chaque jour, au moment de payer.
