IA : accélérer sans se déposséder
L’Unpredictable CIO Club est un cercle sélectif de dirigeants du numérique créé par TNP. Il réunit DSI, CDO et COO autour d’événements confidentiels, favorisant des échanges francs entre pairs sur les grandes transformations technologiques, organisationnelles et stratégiques. Objectif : confronter les points de vue, partager des retours d’expérience concrets et éclairer les décisions dans un monde devenu fondamentalement imprévisible.
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Accélérer l’adoption de l’intelligence artificielle est devenu vital pour les entreprises. Mais à quel prix ? Lors du dernier dîner de l’Unpredictable CIO Club DSI, dirigeants du numérique et experts ont confronté leurs regards sur une question désormais centrale : comment tirer pleinement parti de l’IA sans perdre la maîtrise de ses savoirs, de ses données et de ses décisions ?
(18 février 2026, Salons Hoche, Paris)
Dès l’ouverture de la soirée, animée par Eléonore Balensi, le ton est donné : l’IA n’est plus un sujet d’expérimentation marginale, mais un facteur de transformation profonde des organisations. Humain augmenté, automatisation de l’intelligence, aide à la décision… les cas d’usage se multiplient, jusqu’à faire émerger un nouvel acteur au cœur des systèmes d’information : un « conseiller algorithmique », parfois plus rapide que l’humain, mais dont la loyauté et la gouvernance interrogent. Pour les DSI, l’enjeu n’est plus seulement technologique. Il est stratégique.
« L’offre existe. Le vrai sujet, c’est l’adoption. »
Pourquoi l’enjeu n’est plus technologique, mais culturel, organisationnel et décisionnel pour les entreprises européennes.
Pour Caroline Chopinaud, directrice générale de Hub France IA, le diagnostic est clair : l’écosystème français et européen de l’IA n’est plus un problème d’offre, mais un problème d’appropriation. Créé en 2017, le Hub fédère aujourd’hui plus de 300 organisations et 50 partenaires européens. En cinq ans, la cartographie des start-up IA françaises est passée de 150 à plus de 600 acteurs, avec plus d’une centaine de créations sur la seule année 2024. Une dynamique inédite, désormais soutenue au plus haut niveau de l’État.

Pourtant, cette richesse peine encore à se traduire en décisions d’achat. Caroline Chopinaud observe un basculement net en 2025 : 76 % des entreprises privilégient désormais des solutions achetées, contre des développements internes ou sur mesure. En cause : la peur de ne pas aller assez vite, la difficulté à maintenir des solutions dans le temps, et une forme de réflexe de facilité face à des plateformes déjà intégrées aux environnements existants.
Cette logique de time-to-market masque cependant un risque structurel : celui de confondre accélération et dépendance. Pour la directrice générale du Hub France IA, accélérer sans se déposséder suppose de sortir d’une vision réduite de l’IA à quelques outils génériques, de mieux connaître l’écosystème européen et d’élargir les critères de décision au-delà du seul confort technologique.
« L’IA est, à la fois, le poison et l’antidote. »
Comment le cadre européen transforme l’IA en objet de responsabilité et impose aux DSI une compréhension fine des risques avant tout déploiement.
Pour Mathieu Bourgeois, avocat spécialisé en droit du numérique et cofondateur du Cercle de la Donnée, l’entrée en vigueur du règlement européen sur l’IA (RIA ou AI Act) marque un tournant historique : l’intelligence artificielle devient une technologie régulée, au même titre que les dispositifs critiques. Non pas le logiciel en tant que tel, mais le système d’IA, dès lors qu’il produit des effets en Europe.
Le texte repose sur une logique de classification par niveau de risque (IA interdites, IA à haut risque, IA à risque limité) qui oblige les entreprises à une discipline nouvelle. Dès lors qu’une IA intervient dans un processus vital (décision automatisée, scoring, planification, sécurité) elle devient un risque stratégique à part entière. À ce titre, Mathieu Bourgeois évoque des cas très concrets : une entreprise fragilisée juridiquement par les réponses erronées de son chatbot, ou des organisations devenues captives faute de clauses de réversibilité sur les données et le savoir-faire transmis à l’outil.
À travers le RIA, l’Europe adopte ce qu’il qualifie de « colbertisme éclairé » : un État stratège qui ne développe pas l’IA, mais en fixe les règles du jeu. Cette approche transfère une part importante de la charge sur les entreprises, et en particulier sur les DSI, désormais tenus de comprendre ce qu’ils achètent, d’en documenter les risques et d’en assumer la gouvernance. Une contrainte lourde, mais structurante : acheter moins vite, pour décider mieux.

« Une IA critique sans plan B est un risque majeur. »
Pourquoi la souveraineté ne se décrète pas, mais se construit par des choix d’architecture, de réversibilité et de gouvernance.
Avec Thibaut de la Grand’rive, cofondateur et CEO de Delos (lauréat du Prix du Projet de l’Année aux AI Transformation Awards), la souveraineté quitte définitivement le registre du discours pour entrer dans celui des choix concrets d’architecture et d’exploitation. Son témoignage rappelle une évidence souvent négligée : une IA n’est jamais neutre. Elle apprend, évolue, et peut devenir critique pour l’activité si aucun cadre n’est posé.
Interpellé sur la question du « plan B », Thibaut de la Grand’rive est catégorique : toute IA appelée à jouer un rôle structurant doit être pensée comme un composant réversible, avec des alternatives identifiées en amont. L’erreur serait de confondre performance immédiate et robustesse dans la durée. Une IA utile aujourd’hui peut devenir un facteur de fragilité demain si elle enferme l’organisation dans une dépendance technique ou cognitive.
Autre point clé : l’acceptabilité humaine. Déployer une IA bureautique souveraine ne relève pas seulement de la technologie, mais d’un travail d’accompagnement, de pédagogie et de gouvernance. L’IA ne remplace pas la décision. Elle l’éclaire, à condition que l’entreprise conserve la maîtrise de ce qu’elle lui apprend.
Le message adressé aux DSI est limpide : la souveraineté n’est ni un label ni une posture. C’est une discipline opérationnelle, faite de compromis assumés, de garde-fous contractuels et de décisions prises en connaissance de cause.
