Industrie de défense : le choc de l’inversion des tendances
TNP a lancé en 2015 le programme d’évènements Les Histoires de Demain, qui s’articule autour des problématiques majeures que connaissent les acteurs de l’économie européenne et mondiale. Nous accueillons à chaque édition des grands décideurs d’entreprises du CAC 40 et du SBF 120 pour débattre autour de tables rondes animées par Emmanuel Lechypre et Frédéric Simottel, éditorialistes de BFM Business.
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Une interview de André LANATA, ancien Chef d’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace et senior advisor TNP, paru dans le livre blanc « Quel nouveau modèle pour l’industrie de défense ?».
En 2024, selon le SIPRI, l’ensemble des dépenses de défense sur la planète s’est élevé à 2720 Mds$. Ce montant considérable représente une hausse sans précédent par rapport à 2023. L’Europe est la région où ces dépenses augmentent le plus. En 2024, la Russie tirait en un jour en Ukraine les obus d’artillerie que la France produisait en un an. Dans un tel contexte, il est évident que nous ne pouvons raisonnablement plus considérer que la base industrielle de technologie et de défense héritée des années des «dividendes de la paix» est adaptée à la nouvelle situation sécuritaire.
Notre industrie de défense constitue une part intrinsèque de nos capacités de défense, de notre autonomie stratégique et finalement de notre souveraineté. Il faut en être convaincu.
Confrontée à un triple défi, notre base industrielle et technologique de défense (BITD) doit s’adapter à un contexte en profonde mutation.
Le durcissement constant de notre environnement sécuritaire depuis plus de 15 ans constitue le premier de ces défis
Même si notre société préfère ne pas regarder la situation en face, nous vivons dans un monde de plus en plus dangereux !
Il ne s’agit pas ici de décrire de façon exhaustive la situation. Je me limiterai à dire que je ne suis pas très optimiste sur la situation géopolitique: retour des empires contrariés, tensions sur l’accès aux ressources, déséquilibres démographiques, banalisation des discours en prélude à celle de la violence, désinhibition de l’emploi de la force, permanence du fait nucléaire et crises de prolifération, remise en cause de l’intangibilité des frontières, fragilités et contestations internes des démocraties, réarmement massif de la planète, doutes sur la solidarité occidentale et le lien transatlantique, remise en cause du droit international et son corollaire: le recours à la force redevient le principal régulateur des relations internationales.
Le cumul de ces signaux n’annonce probablement pas une grande période de calme
En Europe, le risque de voir émerger un affrontement de haute intensité ne constitue plus une simple hypothèse d’état-major. Bien qu’un tel scénario ne soit pas le seul risque auquel nos armées doivent se préparer, il domine désormais incontestablement le contexte de sécurité européen.
Une cessation provisoire ou définitive des hostilités en Ukraine ne modifiera probablement pas cette perception. Les risques représentés par la Russie vont, en effet, structurer durablement l’appréciation de leur environnement de sécurité par les Européens.
Ce renversement du contexte sécuritaire vient bousculer nos certitudes sur le maintien d’un état de paix mais surtout sur un dispositif militaire et industriel qui a été maintenu pendant plusieurs décennies à un étiage minimal.
Le deuxième de ces défis résulte de l’évolution des conditions d’engagement de nos armées et de celle du besoin opérationnel associé
La guerre en Ukraine constitue à l’évidence un laboratoire des tendances opérationnelles à venir. Scrutée très attentivement par nos états-majors, il faut évidemment en étudier les tendances sans toutefois en faire une norme définitive au risque d’avoir toujours une guerre de retard ou «d’oublier» d’autres menaces bien réelles. Les conditions d’engagement en Ukraine ne cessent également d’évoluer. «La guerre est un caméléon», un être vivant qui s’adapte en permanence…
Je pense, en outre, que confrontée à une situation similaire, les forces armées occidentales chercheraient à conduire une autre guerre que celle que nous observons. Citons, par exemple, pour illustrer cette affirmation, la faiblesse de l’emploi de l’arme aérienne qui pousse les combattants dans une guerre de tranchées.
Une fois posées ces précautions, il est incontestable que la situation révèle de nouveaux enjeux du besoin militaire : masse et puissance de feu, importance de la prise en compte de l’attrition, capacité à durer et épaisseur logistique, nouveaux domaines de conflictualité, rôles des nouvelles technologies et en particulier des systèmes autonomes, omniprésence du fait numérique, articulations des effets dans différents champs et capacités évoluées de «multi-domain command and control» appuyées par l’IA, combinaison rusticité et très haute technologie, connectivité élargie, puissance industrielle et technologique en soutien, transparence croissante du champs de bataille, agilité et innovation d’usage au plus près du terrain, drones, capacités de frappe dans la profondeur, etc… pour n’en citer que quelques-uns.
En définitive nos forces sont confrontées à quatre facteurs qui imposent tous une adaptation rapide de nos capacités militaires :
- Celui d’un dispositif militaire en France et en Europe abîmé par des décennies de déflation de nos forces ;
- Le changement d’attitude américain qui induit un doute sur l’accès à certaines capacités essentielles pour nos opérations. Malgré nos aspirations à davantage d’autonomie, nous sommes dans une situation de dépendance plus ou moins consentie qu’il est désormais nécessaire de réparer.
- Celui de forces militaires taillées au fil des dernières décennies pour des opérations de police internationale, choisies, de basse ou moyenne intensité, en général lointaines, demandant des corps expéditionnaires réactifs, légers et facilement déployables et souvent confrontés à des techniques de guerre asymétriques. En gros, l’inverse d’un conflit de haute intensité.
- L’extension de la conflictualité à de nouveaux domaines de confrontation : espace, cyber, information, grands fonds-marins, très-haute altitude que nos adversaires choisissent d’exploiter en raison du relatif anonymat des actions qu’ils y conduisent, permettant ainsi de se maintenir sous le seuil de déclenchement d’un conflit ouvert. Ces nouveaux domaines voire milieux d’engagement spécifiques réclament des besoins d’adaptation particulièrement exigeants.
Ce dernier point mérite de s’y arrêter. Ces agressions interviennent avant l’état de guerre et sont aujourd’hui caractéristiques des guerres hybrides, ces guerres qui ne disent pas leur nom où l’enjeu consiste à «gagner la guerre avant la guerre» (Général BURKHARD, CEMA). Demain nous devrons savoir combiner les effets militaires dans ces différents champs de conflictualité. Il existe, en outre, un risque majeur de contournement des capacités militaires traditionnelles, la société civile constituant une cible de choix de ces nouveaux
modes de confrontation, par exemple dans le champ informationnel ou cyber. La Russie a, en effet, parfaitement théorisé ces modes de confrontation depuis plus d’une décennie : «Un État prospère peut se transformer en un théâtre d’affrontements en quelques jours. Les règles de la guerre ont changé. (…) Des moyens non militaires peuvent se révéler plus efficaces que le recours à la force et servir des objectifs stratégiques…» Général Valery GUERASIMOV, Chef d’État-Major de l’Armée Russe.
Cette dimension dépasse évidemment la question de l’évolution de nos capacités militaires et touche la résilience de la nation dans son ensemble mais concerne notre tissu industriel de sécurité et de défense.
Le troisième de ces défis résulte du changement de paradigme technologique : la défense ne dispose plus du monopole du High-Tech
De nombreuses technologies utilisées par la défense sont désormais issues du monde privé et développées pour les besoins du marché civil qui dispose de leviers économiques bien supérieurs à ceux de la défense. C’est le cas par exemple du numérique ou du spatial. J’y vois trois conséquences qui me paraissent insuffisamment prises en compte:
- La dualité des technologies rend facilement accessibles des technologies bas coûts à des acteurs qui les détournent à des fins militaires. Cela conduit à la multiplication de nouvelles menaces (drones, cyber, guerre de l’information), dont il devient nécessaire de se protéger à un coût comparable pour garantir la soutenabilité économique de nos engagements. Par exemple, la lutte contre les drones Houtis a rapidement révélé cet enjeu lorsque des drones de quelques dizaines de milliers d’euros étaient interceptés par des missiles à plusieurs millions d’euros.
- Nous faisons autant face à une «bataille des usages» des technologies disponibles qu’à une compétition technologique (IA, quantique). Cette bataille des usages, c’est par exemple la dronisation de scooters marins qui contribuent à chasser la flotte russe de la mer Noire ou l’attaque des bombardiers stratégiques russes sur leurs propres bases à partir de drones dissimulés dans des camions! Il en résulte un changement considérable des méthodes de développement : agilité et vitesse, primauté de la solution opérationnelle sur la spécification technique, adaptation des règles de la commande publique, mise en place d’un dialogue technico-opérationnel qui façonne un besoin opérationnel en devenir, etc.
- L’émergence de nouveaux acteurs technologiques, industriels ou économiques qu’il est nécessaire d’intégrer dans des schémas de défense globale. Car cette dualité n’est pas que technologique. Elle s’applique par exemple à la finance privée dont la mobilisation est capitale aux côtés de la puissance publique.
En écho à ce dernier point et pour conclure, j’aurais pu ajouter un quatrième et dernier défi : celui du financement de ces efforts. L’engagement des nations de l’Alliance Atlantique au dernier sommet de l’OTAN de La Haye consistant à porter à 5% de leur PIB à échéance de 2035 leurs efforts pour garantir leur sécurité constitue une réponse dont la traduction et ses conséquences sur notre tissu industriel et technologique méritera d’être examinée. Se pose également la question de la mobilisation des acteurs privés dans ce domaine trop longtemps retranchés derrière la taxonomie européenne comme si les enjeux de sécurité ne les concernaient pas alors qu’ils sont étroitement liés avec l’état de stabilité et de prospérité dont ils ont bénéficié jusqu’ici.
Nous héritons d’une BITD caractérisée par le maintien d’un tissu industriel au plus bas niveau possible autorisant le maintien des compétences technologiques estimées strictement nécessaires en particulier pour garantir les capacités de notre dissuasion nucléaire. En France, cette situation a aussi conduit à la construction de quelques grands groupes industriels capables de rivaliser à l’export, seul levier susceptible de garantir la soutenabilité de notre tissu industriel.
Choc de souveraineté, économie de guerre, révolution dans les affaires capacitaires, choc de production… la force des formules illustre l’importance des défis auxquels notre base industrielle est confrontée.
Comme le disait l’Amiral Bauer, ancien président du comité militaire de l’OTAN qui a quitté ses fonctions il y a 6 mois : «While it may be the military who wins battles, it’s the economies that win wars. Business need to be prepared for war time scenario».
L’industrie de défense française et européenne entre dans une nouvelle ère. L’ancien monde — celui de la paix relative, de la maîtrise des budgets, des cycles longs et des innovations centralisées — est en train de céder la place à un monde d’incertitudes, de conflictualité permanente, de changements brutaux et d’innovation foisonnante.
La situation que je viens de décrire ne nous laisse pas le choix. La France et l’Europe disposent de tous les atouts pour relever ces défis. Réussir cette transition impose des choix courageux : repenser la physionomie de nos forces, transformer les industries, accueillir les nouveaux acteurs, coopérer de manière pragmatique, dégager les ressources nécessaires et surtout, se préparer à l’impensable. Car «ce n’est pas en refusant de penser la guerre possible que l’on a les meilleures chances de l’éviter». Raymond Aron

