Interview de Christophe Gomart, Député Européen, ancien Général de corps d’armée

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Une interview de Christophe GOMART, Député Européen, ancien Général de corps d’armée, paru dans le livre blanc « Quel nouveau modèle pour l’industrie de défense ?».

Nous n’avons pas à rougir de notre industrie de défense en Europe. Comme le disait Marc Darmon, VP Europe de Thales, lors de mon séminaire sur la future architecture de défense en Europe, début juillet 2025, au Parlement européen : « L’Europe a tout : savoir-faire, usines, ingénieurs. Il manque un cap politique clair. Soit on enclenche une dynamique de défense intégrée, soit on renonce à toute ambition stratégique. »

La mariée est belle mais fragile, si naïve et avec tant de prétendants, qu’elle ne sait plus avec qui elle devait déjà se marier.

L’industrie de défense européenne face aux enjeux de sécurité

L’industrie de défense n’a donc pas à rougir de ce qu’elle est mais les enjeux auxquels elle est confrontée évoluent sans cesse et la poussent à évoluer elle aussi. Les trois principaux enjeux du moment sont la fragmentation du marché, l’absence de commandes et la dépendance américaine.

La fragmentation du marché, c’est concrètement trop de produits similaires en Europe et des difficultés structurelles à concentrer le marché : 1 char aux US contre 17 différents en Europe ; 4 types de frégates contre 30 en UE ; 6 avions de chasse aux US contre 20 en UE. Pour concentrer le marché européen, il faut moins d’États-membres qui jouent cavaliers seuls et des fonds spécifiques dits « large cap » pour avoir les moyens de financer ces rapprochements et le maintien de nos champions en Europe.

L’enjeu des commandes est le véritable nerf de la guerre. La très grande majorité des industriels rencontrés se plaint du manque de commandes mais aussi du manque de perspectives. Si je prends le cas de la France, aucune commande supplémentaire n’a été passée. Nous serions pourtant soit disant passés en « économie de guerre ». Les industriels ont malgré cela augmenté leurs capacités de production afin de répondre aux besoins de nos armées. Ces dernières n’ont pas pour autant vu leur quantité de missiles, obus, munitions, chars, avions et frégates augmenter.

On aura beau produire plus, si ce n’est pour équiper personne en fin de compte, cela ne sert à rien et la faillite sera là. Dans le domaine de la défense, les commandes émanent essentiellement des États. Mais, en s’équipant eux-mêmes, ces États font aussi par la même occasion la promotion de ces armes à l’étranger. Aujourd’hui, pour encourager les commandes, il faut que les États-membres priorisent vraiment leur réarmement ; ils doivent pousser leurs industries de défense à avancer en meute à l’étranger pour rendre leurs offres plus compétitives ; ils doivent offrir davantage de visibilité sur leurs besoins à court, moyen et long terme comme sur leur budget pour gagner la confiance des investisseurs ; les États membres enfin doivent sortir de leur ingénuité et ne plus raisonner en alliés mais en partenaires. Côté industriels, nous observons dans plusieurs pays une logique d’arsenaux qui attendent la commande au lieu de chasser les clients.

Troisième enjeu, la dépendance américaine : il faut dénoncer cette chimère de croire que les États-Unis seront toujours là pour nous aider quand nous en aurons besoin, alors que dans l’histoire, en tous cas française, notre relation est une succession de trahisons et de conflits d’intérêts. Nous sommes globalement pieds et mains liés au niveau digital, ce qui est une faille monumentale car cela a des conséquences sur la discrétion de nos communications, nos déplacements, le stockage de nos données stratégiques… La règlementation ITAR limite aussi notre liberté d’usage et d’action sur de nombreux matériels….

Là encore, ouvrons les yeux et pensons collectifs avec ceux qui veulent vraiment défendre l’Europe.

L’organisation du tissu industriel

Le conflit de haute intensité entre l’Ukraine et la Russie démontre qu’une guerre d’attrition dont le but est de détruire totalement son adversaire nécessite une grande quantité d’hommes et de matériels, ce dont les armées européennes ne disposent pas. À titre d’exemple, les Russes ont perdu au moins 3 000 chars en 3 ans de guerre.

Par ailleurs, nos armées occidentales sont de plus en plus équipées de matériels technologiquement très (trop ?) sophistiqués. Leur coût est de plus en plus élevé, non seulement l’acquisition mais aussi le maintien en condition opérationnelle. La formation des servants nécessite beaucoup de temps. Face à cette problématique, il convient de réfléchir à la façon de concevoir et produire des matériels robustes et nombreux. Il ne me semble pas que nous faisons face à un problème de capacité mais plus de visibilité sur les commandes. Le tissu industriel européen, qui conçoit et produit en Europe, n’a pas besoin d’être organisé, mais plutôt d’être soutenu pour durer.

Des commandes de long terme doivent voir le jour pour aider les entreprises comme leurs financeurs à se projeter et monter en puissance. Il s’agit d’orienter ces commandes pour qu’elles leur bénéficient, ce qui n’est pas évident étant donné notre actuel préférence aux États Unis ou à ses proxys dans nos achats.

Il faut s’en tenir à des choses simples : dénoncer les stratégies de cavalier seul de certains États-membres ; s’armer pour identifier les stratégies de passagers clandestins d’États tiers qui détournent nos règlements et faire confiance à nos entreprises de défense.

En définitive, la solution est de passer des commandes sur le long terme. Nos industriels de défense sauront très bien y répondre dès lors qu’ils ont de la visibilité.

Le renforcement de la capacité d’adaptation de l’équipement de nos armées

Il est intéressant de noter qu’aujourd’hui attaquer est moins onéreux que se défendre. En effet, un drone suicide ne coûte que quelques milliers d’euros quand les missiles pour le détruire coûtent plusieurs millions d’euros. Il est donc urgent de réfléchir à nos programmes d’armement actuels afin d’éviter de préparer la guerre d’hier et non celle de demain. En cela, l’expérience ukrainienne doit nous inspirer.

Il paraît évident que les prochaines guerres utiliseront de plus en plus de drones, même si nous aurons toujours besoin de soldats au sol pour tenir le terrain. Avoir plusieurs industries de drones en Europe me paraît une urgence comme celle de chercher à se créer des champions. L’espace, le cyber, l’IA et le quantique vont également prendre une place phénoménale dans la maîtrise du terrain et de l’adversaire.

Mon regard sur l’industrie de la défense européenne montre que nous avons d’excellentes entreprises en drones, en IA ou dans le quantique mais elles sont encore fragiles. En revanche, nous avons clairement reculé en autonomie sur l’espace, que ce soit dans le domaine de l’accès à l’espace et autres capacités critiques comme l’observation de la terre, la navigation, l’alerte précoce ou les communications sécurisées. Je n’ose évoquer le sujet crucial de la protection de nos actifs dans l’espace.

L’impact d’un arrêt de Starlink a été immense pour les soldats ukrainiens engagés sur le front, perte de renseignement, impossibilité de communiquer… Le lancement d’une fusée tous les deux jours et demi par Elon Musk, en comparaison d’un seul lancement d’Ariane en 2025 et deux lancements de fusée Vega, doit nous alerter. L’importance de disposer de données fiables pour la géolocalisation de cibles nous impose de les protéger.

Aussi, plutôt que de mettre l’accent sur une agilité industrielle qui ne fait aucun doute, j’insisterais sur la vision et les choix capacitaires que nous devons faire aujourd’hui en Europe. Que ce soit pour l’espace ou le digital, comme la nécessité de disposer d’un cloud souverain, le déclassement n’est pas loin. Notre salut est dans l’Europe et non dans le chacun pour soi. Car seule l’union fait la force.

Enfin, il est une disposition impérative. L’argent des Européens doit bénéficier aux entreprises de défense européennes, de la conception d’un équipement à sa production.

Christophe GomartDéputé Européen, ancien Général de corps d’armée