Le MCO des équipements militaires : des réalités spécifiques à reconnaître

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Une interview de Damien FERRARO, Partner TNP, paru dans le livre blanc « Quel nouveau modèle pour l’industrie de défense ?».

Le Maintien en condition opérationnelle (MCO) des équipements militaires est un enjeu stratégique majeur : il conditionne directement la disponibilité des forces et leur capacité à agir au moment décisif. Sa bonne performance est essentielle pour garantir la crédibilité de l’outil de défense.

Mais ce MCO a des spécificités fortes qui le distinguent du monde civil. Le MCO civil repose avant tout sur la régularité : chaque immobilisation d’un avion ou d’un train se traduit immédiatement par une perte financière. Les compagnies aériennes visent donc des taux de disponibilité de 85 à 95 %, grâce à la maintenance prédictive et à des chaînes logistiques mondialisées.

Le MCO des équipements militaires, lui, fonctionne selon deux régimes radicalement différents : temps de paix et temps de guerre. En conflit, il ne s’agit pas de multiplier les moyens habituels, mais de changer d’organisation, de logistique et de priorités. Cela suppose redéploiement, mobilisation de réserves, réparation en conditions dégradées.

Deuxième différence majeure : le MCO militaire recherche la réactivité plus que la permanence. L’enjeu n’est pas que tout le parc soit disponible en permanence, mais que le matériel essentiel le soit au moment décisif. Cette logique de pics de disponibilité rend périlleuse toute transposition directe des méthodes civiles : on ne peut guère plaquer les modèles industriels civils sur le MCO des équipements militaires.

Un MCO fragilisé par des contraintes multiples

Le MCO des équipements militaires a longtemps été le parent pauvre des politiques de défense. Parce qu’il est moins visible que l’achat de nouveaux équipements, il a souvent servi de variable d’ajustement budgétaire. Mais les difficultés actuelles ne relèvent pas seulement de l’enveloppe financière : elles tiennent aussi au vieillissement des parcs et à la contraction des flottes, qui accroissent mécaniquement la charge du MCO.

Quelques constats l’illustrent :

  • La LPM 2024-2030 prévoit 49 Md¤ pour le MCO, mais le Sénat juge la disponibilité technique opérationnelle (DTO) encore “insuffisante”.
  • Entre 1991 et 2021, le nombre de chars est passé de 1 349 à 222, celui des avions de chasse de 686 à 254. Une faible DTO pèse donc beaucoup plus lourd aujourd’hui.
  • Les matériels vieillissants (Mirage 2000, Puma, Transall) coûtent cher à maintenir, avec des technologies obsolètes qui complexifient l’approvisionnement en pièces.

Il existe cependant une prise de conscience et des améliorations récentes. Ainsi, la maintenance du Rafale était auparavant gérée via 27 contrats distincts, un chiffre qui a été fortement réduit. Mais il reste encore beaucoup à faire pour simplifier et f iabiliser les chaînes contractuelles. Pour les industriels, l’absence de visibilité budgétaire et la perception d’un marché irrégulier freinent les investissements. Les politiques de verticalisation (confier à un industriel unique un périmètre global avec obligation de résultat) ont simplifié la chaîne contractuelle ; ces contrats nécessitent en revanche un pilotage plus exigeant pour les forces armées et le ministère.

Le digital comme colonne vertébrale

Le numérique est un levier majeur de modernisation. Il s’agit moins de prédiction que de digital opérationnel :

  • suivre en temps réel l’état des matériels,
  • anticiper les incidents,
  • diffuser la documentation technique et les retours d’expérience,
  • renforcer la traçabilité et le contrôle des opérations.

Ce chaînage numérique, tout au long de la chaîne de valeur, réduit les pertes d’efficacité et doit surtout être un facilitateur de la coopération entre armées et industriels. Cela reste toutefois complexe, car chaque acteur dispose de ses propres systèmes d’information, nomenclatures et organisations. Par ailleurs, il est pertinent d’intervenir dès la conception, afin d’intégrer des capteurs aux bons endroits et maximiser l’efficacité des futurs dispositifs de suivi.

Garder la main sur le pilotage contractuel

Les contrats globaux peuvent simplifier la gestion, mais ils privent parfois l’État de sa capacité de contrôle. L’essentiel est que le donneur d’ordre conserve un rôle central de planification et de pilotage.

Les industriels doivent être responsabilisés, mais sur des périmètres ciblés : maintien de capacités, respect des standards, réactivité en cas de crise, flexibilité pour gestion des aléas.

Confier aux industriels la gestion de la vétusté

Les armées gagneraient à déléguer davantage aux industriels la responsabilité de la vétusté du parc : formuler des propositions de renouvellement, aligner la modernisation des flottes sur l’évolution des technologies, et réduire la dispersion des générations de matériels.

Cette approche doit inclure la gestion des obsolescences, qui affectent directement la disponibilité opérationnelle. Donner aux industriels un rôle accru dans cette gestion offrirait une meilleure visibilité, leur permettant d’ajuster leur outil de production et d’améliorer la réactivité industrielle, au bénéfice direct des forces.

Damien FerraroPartner