Souveraineté monétaire : le Brésil nous montre ce que l’Europe n’a pas (encore) réussi

Cinq ans auront suffi au Brésil pour transformer PIX en symbole national : un paiement instantané, massif, inclusif et souverain. Une trajectoire éclair qui contraste fortement avec les hésitations européennes. Et si le modèle brésilien avait déjà résolu ce que l’Europe peine encore à construire ?

Ce projet, initié par la BCB (Banco Central do Brasil) en concertation avec le secteur privé (banques et fintechs), avait pour objectif la souveraineté des paiements dans ce pays jusque-là sous l’emprise des grands opérateurs monétiques américains Visa et Mastercard. La BCB recherchait également davantage d’inclusion financière et une simplicité du parcours de paiement. Des objectifs poursuivis par de nombreuses banques centrales, dont la BCE pour l’Europe.

La réussite est incontestable. En quatre ans, la BCB a convaincu 160 millions de Brésiliens (soit les trois quarts de la population) et 15 millions d’entreprises d’adopter ce système de moyen de paiement instantané, avec 340 banques connectées. PIX représentait 76,4% des paiements réalisés en 2024. Le système a été adopté par 9 millions de petits commerçants, jusque dans les zones les plus reculées, représentant 27% du PIB du pays. Des chiffres qui font rêver les banquiers européens et et témoignent de l’ampleur d’un pays dont la population totale représente la moitié de celle de l’Union européenne (212 millions de Brésiliens et 447 millions d’Européens en 2025).

PIX, la révolution brésilienne du paiement instantané

On ne peut pas s’empêcher de comparer ce système domestique à celui de Wero en cours de déploiement par les banques françaises, allemandes et belges (43,5 millions d’utilisateurs enregistrés sur Wero après un an d’existence, auxquels s’ajouteront bientôt 15 millions avec la Belgique et le Luxembourg), mais également aux autres systèmes instantanés qui ont fleuri un peu partout dans le monde. On en dénombre aujourd’hui plus de 50 : EuroPA (regroupant Bizum en Espagne, Bancomat en Italie, SIBS MB Way au Portugal et Vipps MobilePay au Danemark, en Norvège, en Finlande et en Suède) et Wero en Europe, UPI en Inde, NETS à Singapour, Osko en Australie, Fawran au Qatar, etc.

Tous ces systèmes reposent sur les mêmes règles d’échange : un transfert financier de compte à compte bancaire, instantané (moins de 5 secondes), disponible 24h/24h et 7j/7j, et une utilisation sur téléphone portable en pleine généralisation. La gratuité pour les utilisateurs payeurs favorise fortement l’inclusion, en particulier pour les populations les plus modestes.

PIX laisse le choix à l’utilisateur pour identifier son « compte PIX » (on ne parle plus de compte bancaire, mais de compte PIX) : numéro de téléphone portable, email personnel, numéro de sécurité sociale, ou clé aléatoire générée à la création de l’accès au compte (21 caractères). Contre toute attente, c’est cette clé aléatoire qui est aujourd’hui la plus utilisée : elle évite de divulguer ses données personnelles à chaque paiement. Sa longueur la rend difficile à mémoriser, mais elle est affichée dans l’application ou peut être partagée via QR Code. Le système par numéro de téléphone et email (celui mis en place par Wero) garantit quant à lui la possibilité d’effectuer des transferts à distance, via tout son répertoire. La particularité de PIX est qu’un compte bancaire peut avoir jusqu’à cinq clés d’accès différentes, que l’utilisateur peut donner en fonction de ses interlocuteurs.

Les fonctions de PIX sont déjà plus avancées que celles de Wero (dont certaines sont annoncées d’ici fin 2026). Après le transfert entre personnes (PtoP), sont venus le paiement de proximité chez les commerçants (via les terminaux de cartes) et les règlements e-commerce. Le produit a tout de suite été conçu pour répondre aux attentes et à la culture du client. Chacun peut gérer son plafond de règlement sur son application en self-care.

Ces plafonds peuvent être différents en cours de journée ou le soir (pour prendre en compte l’insécurité qui augmente la nuit), pendant la semaine ou le week-end (habitudes d’achat différentes). Il permet également le paiement en plusieurs fois, le paiement à échéance et le retrait de cash chez le commerçant. L’authentification du payeur est effectuée par la connexion dans l’application bancaire (pas d’application indépendante et dédiée au paiement PIX) mais apparemment cette obligation ne gêne pas les utilisateurs brésiliens, contrairement aux Européens, habitués aux parcours fluides Apple Pay ou Google Pay.

Quand l’État et le privé jouent collectif

Nous devons revenir au contexte des paiements au Brésil d’il y a cinq ans qui étaient dominés par le cash, des systèmes monétiques américains, des transferts bancaires très chers (1 à 5€ pour un transfert) et une grande partie de la population non bancarisée (environ 50 millions de Brésiliens). Le terrain était favorable à une innovation de rupture. Nous sommes bien loin du contexte européen et notamment français avec sa population très bancarisée (99% selon la Fédération des banques françaises et 80% en Europe), avec des systèmes de paiement fiables et résilients, et pour certains des systèmes monétiques domestiques et souverains (CB pour la France).

Le projet PIX a été piloté et coordonné par la Banque Centrale brésilienne, en concertation étroite avec les partenaires financiers privés. Rien n’a été imposé : la BCB a écouté, discuté, puis défini des règles communes (Directives de décembre 2018). De plus, le périmètre géographique ne concerne qu’une seule juridiction, et donc une seule volonté politique : un contraste frappant avec les 27 pays européens et leurs intérêts parfois divergents.

L’infrastructure d’échanges interbancaires a été construite et opérée par la banque centrale elle-même, ce qui a permis une réduction drastique des coûts. Les acteurs privés ont développé de leur côté les services d’accès pour leurs clients. Là où une application unique aurait peut-être été encore plus économique pour elles, ce que propose Wero.

Une sortie « on-time » : l’apparition de PIX s’est faite au milieu de la crise Covid (octobre 2020), au moment où la population recherchait des moyens de paiement sans contact et sans cash. Pour que les entreprises et commerçants utilisent ce nouveau système, il fallait attendre une masse critique d’utilisateurs qui a été apportée par ce premier service de paiement entre particuliers. La sortie chez les commerçants a été programmée en février 2021, une semaine avant le carnaval. Les utilisations ont explosé en cette période de forte consommation.

Tout cela accompagné de campagnes marketing ciblées par type d’utilisateur, sur les réseaux sociaux, avec des musiques créées pour l’occasion (que tout le monde fredonne). Et également de motivation financière : aujourd’hui encore, les commerçants peuvent accorder jusqu’à 5% de réduction pour un règlement effectué par PIX (correspondant aux gains sur leurs frais monétiques). La gratuité du paiement a permis l’inclusion de tous dans le système.

Tout visiteur revenant du Brésil peut témoigner d’une « Pixmania » : le système est utilisé partout dans le pays, même pour acheter deux bananes ou une boisson sur la plage. Une fièvre d’utilisation qui est très représentative de la culture brésilienne.

Un système massif, mais encore fragile

Le système est encore jeune et nécessite d’être renforcé pour gagner en résilience. Certains incidents ont rendu le système indisponible pendant plusieurs minutes, parfois quelques heures. La montée en charge rapide et les volumétries très importantes à traiter par une seule infrastructure peut constituer un point de fragilité, là où en Europe, les « nœuds de traitement » sont répartis par pays et donc moins exposés à un incident unique.

La fraude est un sujet émergent : le système manque encore du recul dont disposent les Européens sur la carte domestique ou sur le SEPA. Des solutions de lutte contre la fraude sont donc mises en œuvre et devront évoluer avec les évolutions de la fraude.

La gestion des remboursements de ce paiement irrévocable (on ne peut pas l’annuler) pose également des problèmes techniques et culturels, là où les solutions SEPA en Europe ont déjà bien fait leurs preuves en matière de réglementation et de process dans les entreprises.

Ce système construit ex nihilo dans un paysage interbancaire très peu développé paie, pour l’instant, la rançon de son succès. Rien d’insurmontable pour une communauté bancaire brésilienne très volontaire et enthousiaste.

Le modèle brésilien regarde déjà vers l’Europe

Fort de son succès, le système PIX rêve d’expansion. Il s’est déjà exporté chez ses voisins d’Amérique du Sud, au Chili, en Uruguay et en Argentine. Il rêve plus grand en imaginant venir proposer sa solution en Europe. Mais l’Europe poursuit déjà ses objectifs de souveraineté à travers des systèmes de transferts instantanés dans différents pays, et tente de rendre ces derniers interopérables avec le récent partenariat entre Wero et EuroPA. Une Europe dont la banque centrale pilote une stratégie distincte de la BCB, et qui promeut en parallèle l’euro numérique.

La solution pourrait plutôt venir du côté du projet NEXUS, mené par la BRI, et qui vise à l’interopérabilité des solutions instantanées à travers le monde. Un Français pourrait alors payer au Brésil avec Wero, et un Brésilien pourrait payer en France avec PIX, chacun dans sa propre monnaie. Comme avec une carte Visa ou Mastercard, mais en conservant la souveraineté de chaque pays sur ses paiements.

Innovation : deux continents, deux approches

La réussite de cette innovation brésilienne pose la question de savoir pourquoi certaines innovations fonctionnent mieux et plus vite à un endroit qu’à un autre. Il faut regarder au-delà de la technique.  Le Brésil disposait d’un « espace vierge » dans les paiements digitaux, alors que les pays industrialisés ont déjà des systèmes de paiement très développés et solides. Le saut technologique propulse parfois les pays « en retard » en avance.

Le parallèle avec le téléphone portable est éclairant : on a constaté que l’arrivée du téléphone portable dans les pays qui n’avaient pas de réseau de téléphone fixe très développé a permis une diffusion très large et rapide de ce nouvel outil de communication. Alors que dans nos pays ultra réseautés par les lignes fixes, le téléphone portable a eu plus de mal à se déployer. Par exemple, dans les pays africains tout le monde peut appeler et de n’importe où, alors qu’en France subsistent encore en 2025 des « zones blanches ».

Dans le cas du paiement instantané, les démarches des deux côtés de d’Atlantique (Brésil-Europe) s’opposent. Le Brésil est parti d’un besoin, et a coconstruit règles, infrastructures et offre client. L’Europe est partie d’une idée : l’instantanéité. Elle a légiféré en ouvrant à la concurrence privée pour le plus grand bénéfice de ses citoyens. Les règles du paiement instantané ont dû être appliquées, sans que les banques soient convaincues du bienfondé de cette innovation : « mais qui a besoin de payer en instantané ? ». Elles n’ont pas cherché à en faire un nouveau produit d’offre client, mais ont déployé l’instantané comme une contrainte réglementaire.

À ce jour, aucune offre n’a été bâtie autour de l’instrument du virement instantané (gestion des plafonds, paiement à échéance, paiement échelonné…). Le lancement a été fait avec un service payant (rappelez-vous : 1€ le transfert !) pour « rentabiliser » les investissements. Et surtout aucun enthousiasme pour le développement auprès de la clientèle et notamment les paiements commerciaux car il ne fallait pas concurrencer le domaine de la carte : ça marche, ça rapporte, tout le monde l’utilise, alors pourquoi changer ? Les deux démarches nous montrent ce qui peut motiver un dynamisme d’innovation ou l’inhiber, soit le besoin, soit la difficulté à sortir des positions existantes.

Une démonstration dont l’Europe peut s’inspirer

Nous ne pouvons que féliciter les Brésiliens pour leur nouveau moyen de paiement. Il n’est pas nouveau pour nous Européens car c’est celui que les banques sont en train de développer et que nous attendons avec impatience. Ils nous montrent en avance de phase qu’un système de paiement basé sur l’instantanéité fonctionne très bien au quotidien. Le système PIX peut être un exemple sur plusieurs aspects : les conditions de la diffusion rapide et massive et l’opportunité pour le Brésil de bancariser une grande partie de sa population. Nous pouvons qu’être admiratifs de la façon que les institutions publiques et privées ont su concevoir ensemble une solution de paiement qui correspond à l’attente de sa population.

Ils ont su construire des nouvelles règles, faire un bond technologique, et un ancrage bancaire. Là où en Europe nous avons plutôt l’habitude de subir des nouvelles réglementations ou directives sans réfléchir à l’opérationnalité des solutions, ou même prendre en compte les besoins réels des citoyens. C’est dans la collaboration et non pas la lutte de tranchées que se créent les grands projets.

Voyons comment les banques sauront rendre ce service attrayant pour tous, citoyens et entreprises ?

Laurence Félixmembre du CRSF et senior advisor chez TNP