Jeudi 17 septembre 2026, TNP Consultants et Largillière Finance ont réuni le temps d’une soirée de nombreux dirigeants, investisseurs et experts de la défense. Rédécouvrez les grandes ligne de cet évènement.
La France maîtrise la conception et l’intégration de ses grands systèmes de défense, mais sa souveraineté s’érode en remontant vers les composants, les capacités de production et les matières premières.















L’Indice de souveraineté française conçu par TNP Consultants et Largillière Finance montre un net rebond des opérations capitalistiques en 2025. Il révèle aussi un décalage persistant : les capitaux se dirigent encore majoritairement vers les segments les moins critiques, alors que les besoins décisifs se situent dans les maillons amont de la Base industrielle et technologique de défense.
Le retour de la guerre de haute intensité en Europe a profondément modifié l’équation industrielle. Les armées doivent pouvoir disposer des équipements nécessaires, mais aussi les produire, les réparer et les renouveler dans la durée.
Cette exigence replace au premier plan des sujets longtemps considérés comme secondaires : profondeur de la chaîne d’approvisionnement, accès aux technologies critiques, capacité des PME à changer d’échelle, disponibilité des compétences et mobilisation des financements privés.
La souveraineté se joue dans les maillons les moins visibles
L’étude présentée part d’un constat : la France conserve une forte autonomie dans l’architecture et l’intégration des systèmes de défense, mais celle-ci diminue à mesure que l’on descend vers les fournisseurs, les composants et les matières premières. La souveraineté obéit ainsi à une logique de maillon faible : dès qu’un maillon manque, elle n’est plus assurée.
La souveraineté ne peut donc pas être appréciée à partir de la seule nationalité d’un maître d’œuvre. Elle dépend de la capacité de l’industrie française à satisfaire ses besoins par ses propres ressources, mais aussi du risque attaché aux approvisionnements extérieurs.
Une dépendance peut rester maîtrisable lorsque les sources sont diversifiées et substituables. Elle devient stratégique lorsque le fournisseur est unique, difficile à remplacer ou susceptible de réserver sa production à son marché national en période de crise.
Cette lecture fait apparaître plusieurs zones de fragilité, notamment dans l’électronique de puissance, l’énergie embarquée, certains matériaux, la pyrotechnie et les matières premières critiques.
Ces activités sont parfois peu visibles, très spécialisées et portées par des entreprises de taille réduite. Elles conditionnent pourtant la disponibilité de systèmes beaucoup plus importants et concentrent une part essentielle du risque souverain.
Les échanges ont élargi cette analyse aux infrastructures numériques et aux ressources humaines. Une usine et une technologie ne suffisent pas sans techniciens, soudeurs hautement qualifiés, spécialistes de la pyrotechnie, électroniciens ou experts cyber. En matière de souveraineté, les ressources humaines sont aussi déterminantes que la disponibilité des terres rares ou la maîtrise des processus industriels.
La progression de l’indice masque encore un mauvais fléchage des capitaux.
Mesurer la souveraineté reste toutefois un exercice délicat. Pour y répondre, TNP Consultants et Largillière Finance ont analysé 141 transactions réalisées entre 2023 et 2025. Chaque opération est pondérée par la criticité de l’activité, le chiffre d’affaires de la cible et la nature géographique de l’investissement.
Fixé à 100 en 2023, l’indice recule à 96 en 2024, avant de bondir à 231 en 2025. Cette progression tient à la hausse du nombre d’opérations et à une proportion plus importante d’investissements français dans des entreprises françaises. La part des fonds progresse également : après 24 % des opérations en 2023 et 17 % en 2024, elle atteint 36 % en 2025.
Ce rebond ne signifie cependant pas que les capitaux atteignent les besoins les plus stratégiques. Sur les 141 opérations recensées, seules 18 concernent des filières à forte criticité souveraine.
À l’inverse, 64 % portent sur des activités à faible criticité. La mécanique et les structures concentrent à elles seules 67 transactions, loin devant des filières plus sensibles mais souvent plus difficiles à analyser.
Ce décalage s’explique en partie par la lisibilité des modèles économiques. Les entreprises de mécanique disposent d’actifs et de carnets de commandes plus simples à apprécier. Les activités très critiques peuvent reposer sur une technologie complexe, un nombre limité de clients, des programmes longs et des contraintes d’exportation ou de sécurité qui rendent leur trajectoire moins immédiatement lisible pour un investisseur.
Le paradoxe est que ces contraintes peuvent aussi créer de la valeur. Rareté des actifs, barrières à l’entrée, faible substituabilité et visibilité de long terme protègent les acteurs positionnés sur les maillons critiques.
L’enjeu n’est donc pas d’opposer souveraineté et performance financière, mais de mieux comprendre les caractéristiques économiques propres à ces marchés.
Le capital privé doit rencontrer une réalité industrielle
L’intérêt croissant des investisseurs pour la défense constitue une évolution majeure. Les besoins en fonds propres de l’industrie française sont estimés entre 4 et 6 milliards d’euros à l’horizon 2030, tandis que 3,4 milliards ont déjà été levés par des véhicules non cotés. Mais l’abondance de capitaux ne résout pas, à elle seule, les difficultés d’une entreprise critique.
Un investisseur doit pouvoir envisager la rentabilité, le développement et, à terme, la liquidité de sa participation. Dans la défense, cette équation intègre des cycles longs, des autorisations d’exportation, des marchés parfois étroits et des possibilités de cession encadrées.
Le caractère souverain d’un actif peut renforcer sa valeur stratégique tout en limitant le nombre d’acquéreurs possibles.
La création de valeur passe par la consolidation, l’internationalisation et la diversification. Le développement de ces sociétés suppose de réduire leur dépendance à une commande ou à un client unique, notamment en renforçant leur présence internationale et leur activité à l’export. Cette diversification accroît leur résilience économique et leur contribution à la BITD.
Les opérations capitalistiques ne représentent toutefois qu’une partie de l’effort. Les investissements industriels, la recherche et développement, les prises de participation publiques ou les décisions de relocalisation peuvent avoir un effet souverain tout aussi important.
L’indice apporte donc une mesure utile des transactions, sans prétendre couvrir tous les leviers de reconstruction industrielle.
Il ouvre surtout un dialogue entre industriels, pouvoirs publics et financeurs. Les premiers connaissent les dépendances opérationnelles ; les seconds peuvent fixer les priorités et créer de la visibilité ; les troisièmes apportent les moyens nécessaires à la consolidation et au changement d’échelle.
La capacité à produire dans la durée redevient déterminante
Pendant plusieurs décennies, la réduction des budgets a conduit à préserver les compétences technologiques tout en réduisant les capacités de production. La guerre en Ukraine a révélé la limite de ce choix. Pour les forces armées, l’enjeu est désormais de satisfaire le besoin opérationnel tout en construisant un tissu industriel robuste et résilient, capable de soutenir un effort de guerre dans la durée.
La souveraineté ne consiste donc plus seulement à savoir concevoir un équipement. Elle suppose de pouvoir augmenter les cadences, sécuriser les matières et les composants, financer les stocks et tenir dans la durée.
Le redémarrage d’une capacité de production exige du temps, des commandes prévisibles, de la trésorerie et des compétences qui ne peuvent pas être recréées instantanément.
Cette contrainte change la nature du dialogue avec l’État. Une entreprise privée ne peut engager seule des investissements lourds sur la base d’un besoin stratégique dépourvu de débouché commercial suffisamment visible.
Programmation, commandes, avances et mécanismes de soutien doivent donner aux industriels et aux investisseurs la visibilité nécessaire pour prendre le risque.
La question dépasse enfin les équipements finis. Reconstituer une production de poudre, par exemple, ne garantit pas une autonomie complète si les précurseurs chimiques restent indisponibles. Chaque filière doit déterminer jusqu’où remonter dans sa chaîne de valeur, quelles dépendances réduire et lesquelles gérer par la diversification, la substitution ou le stockage.
L’État fixe les priorités mais ne peut plus agir seul
La première responsabilité publique consiste à identifier les technologies et capacités qui conditionnent l’autonomie de décision et l’efficacité opérationnelle.
Propulsion, guidage, communications sécurisées, guerre électronique, quantique, calcul haute performance ou matériaux avancés figurent parmi les domaines cités. Les besoins liés à la dissuasion structurent une part importante de cette cartographie.
Une seconde famille de technologies vient désormais du monde civil. Le numérique, les composants, l’intelligence artificielle ou certaines infrastructures sont développés sur des marchés dont les capacités d’investissement dépassent celles des budgets de défense.
L’enjeu devient alors d’adapter ces innovations aux usages militaires et de faire entrer de nouveaux acteurs dans l’écosystème de la BITD. Cette évolution impose une relation plus étroite avec la finance privée. Les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance ont longtemps freiné certains investissements dans la défense.
Les représentations évoluent, mais un travail de pédagogie reste nécessaire : sécurité, stabilité économique et prospérité ne peuvent être dissociées.
L’État conserve son rôle de prescripteur, notamment lorsqu’une capacité ne peut être financée selon les seuls critères du marché. Il doit toutefois mieux mobiliser les capitaux privés comme un levier complémentaire. La souveraineté devient alors une politique d’écosystème : les priorités publiques orientent l’effort, tandis que les industriels et les investisseurs construisent des entreprises capables de durer.
La souveraineté européenne doit organiser les dépendances
Aucun pays européen ne peut aujourd’hui couvrir seul toutes les capacités nécessaires à un conflit de haute intensité. La France conserve des domaines qu’elle n’entend pas partager, en particulier la décision nucléaire.
Pour les autres capacités, le choix porte moins entre autonomie et dépendance qu’entre dépendance subie et interdépendance organisée. Les coopérations militaires reposent déjà largement sur le travail collectif et sur des dépendances croisées.
Les coopérations européennes ne sont pas simples. Les États conservent des conceptions différentes de la souveraineté, protègent leurs implantations industrielles et peuvent privilégier leurs besoins nationaux en période de crise.
Une capacité située chez un allié n’est donc pas automatiquement disponible. L’expérience des tensions d’approvisionnement impose de prévoir les règles de partage avant que la crise ne survienne.
Des modèles de souveraineté partagée existent néanmoins. Ils associent équipements communs, production répartie, formations compatibles, logistique intégrée et procédures opérationnelles alignées. Chaque partenaire conserve une autonomie minimale, tout en bénéficiant d’un ensemble plus robuste que la juxtaposition de chaînes nationales isolées.
Pour les entreprises accompagnées par des investisseurs, l’expansion européenne peut réduire la dépendance à un seul client et créer des acteurs de taille suffisante. Les plans de création de valeur doivent toutefois être adaptés aux logiques de souveraineté propres à chaque pays. Cette expansion doit composer avec les contrôles nationaux et les engagements de maintien des activités.
La souveraineté industrielle ne se résume donc ni à tout produire en France ni à accepter sans condition les dépendances existantes. Elle consiste à identifier ce qui doit rester maîtrisé, à consolider les maillons vulnérables et à organiser des partenariats crédibles pour le reste.
L’indice proposé par TNP Consultants et Largillière Finance fournit une première boussole : il reste désormais à rapprocher plus directement les flux de capitaux des capacités dont la France et l’Europe auront réellement besoin.
Les idées clés du débat
Table ronde animée par :
Alienor Miens
Avec :
- Nicolas Chamussy, ancien CEO de KNDS France
- Général André Lanata, ancien Commandant suprême allié Transformation, ancien Chef d’état-major de l’Armée de l’Air et de l’Espace
- Cécile Nguyen-Cluzel, associée, Latour Capital – fonds Emergence Défense
À RETENIR
La souveraineté se fragilise en amont de la chaîne
La France maîtrise ses grands systèmes, mais reste exposée sur certains composants, matériaux, capacités de production et savoir-faire.
Les capitaux n’atteignent pas encore les segments les plus critiques
Seules 18 des 141 opérations étudiées concernent des filières à forte criticité souveraine, tandis que 64 % portent sur des activités à faible criticité.
L’indice progresse fortement en 2025
Après 100 en 2023 et 96 en 2024, l’Indice de souveraineté française atteint 231 en 2025, porté par davantage d’opérations françaises.
Produire dans la durée redevient une priorité
Technologie, commandes visibles, capacités industrielles, stocks, trésorerie et compétences doivent être renforcés simultanément.
L’État et la finance privée ont des rôles complémentaires
La puissance publique fixe les priorités et sécurise la demande ; les investisseurs financent la consolidation et le changement d’échelle.
L’Europe doit organiser ses interdépendances
L’autonomie complète est hors de portée dans de nombreux domaines. Des dépendances croisées, anticipées et contractualisées peuvent renforcer la résilience collective.






