Vers une sobriété nécessaire pour lutter contre le réchauffement

IAB Jean Jouzel

Un article de Jean JOUZEL, ancien vice-président, GIEC et co-lauréat du Prix Nobel de la Paix, paru dans le livre blanc « Transition énergétique et climatique : quelles stratégies innovantes et quel financement ? « 

 

Les derniers rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) montrent une notion de certitude par rapport au réchauffement climatique qui n’existait pas auparavant. Désormais, nous savons de façon certaine que les activités humaines sont à l’origine de la hausse des températures.
Le GIEC mentionne sans équivoque que le réchauffement climatique est une menace pour l’humanité, pour les écosystèmes et pour la nature. C’est la première fois que les scientifiques de l’ONU l’affirment de manière certaine. Alors que la planète a gagné 1,1°C en moyenne depuis l’ère préindustrielle, les phénomènes climatiques extrêmes ont d’ores et déjà entrainé des impacts importants.
Par ailleurs, le rythme du réchauffement est conforme à ce qui était envisagé dans les précédents rapports du GIEC. Ce qui était présenté par le GIEC comme un risque il y a quinze ans est aujourd’hui un fait avéré. À titre d’exemple, nous observons une accélération de l’élévation du niveau de la mer. Au XXème siècle, elle était de un à deux millimètres chaque année. Maintenant, elle se situe entre trois et quatre millimètres par an.
Le fait que le GIEC ait correctement anticipé ce qui se passe aujourd’hui doit nous inciter à accorder de la crédibilité à ce qu’il prévoit d’ici à 2050 et au-delà. Certes il y a des incertitudes sur l’ampleur du réchauffement mais si nous n’en prenons pas la mesure, il s’agira bien d’une menace pour l’humanité.

La Convention Climat
La Convention Climat se réunit chaque année depuis 1995. Elle a permis trois accords majeurs, à Kyoto, à Copenhague et à Paris. Dans les deux premiers accords, il n’y avait pas d’objectifs chiffrés. La finalité était seulement de prendre des mesures pour limiter le réchauffement climatique de façon à éviter des conséquences dangereuses. C’est dans l’Accord de Paris que l’objectif chiffré de limiter la hausse des températures à 2 degrés d’ici à la fin du siècle – si possible même à 1,5 degré – a été formalisé. Mais tandis qu’à la COP21 de Paris, on parlait plutôt de 2 degrés, à la COP26 de Glasgow, on ne parlait plus que de 1,5 degré. Or, si nous voulons avoir une chance de rester autour de 1,5 degré, nous devons atteindre la neutralité carbone en 2050.
Cet objectif de neutralité carbone à l’horizon 2050 est inscrit dans le Pacte de Glasgow pour le climat. Il ne figurait pas dans l’Accord de Paris. Il faut donc bien mesurer le chemin parcouru au cours des six dernières années par plus d’une centaine de pays qui ont affiché un objectif de neutralité carbone d’ici à 2050. C’est notamment le cas de la France. Pour la Chine, ce sera en 2060. Pour l’Inde et l’Arabie Saoudite, ce sera en 2070.
À Glasgow, les pays ont été invités à relever leur niveau d’ambition. C’est ce que l’Europe a fait. Elle était à -40% à l’horizon 2030 et elle est passée à -55% en 2050. Le problème, c’est que ces objectifs sont destinés à alimenter les textes. Malheureusement, d’un côté il y a les objectifs et, de l’autre, il y a les engagements concrets. Or, les engagements ne sont pas à la hauteur.

L’opportunité de l’Afrique
Au niveau mondial, nous sommes actuellement sur une trajectoire de hausse des températures d’environ 3 degrés. En Afrique, le réchauffement climatique posera des problèmes dans plusieurs régions. Ce n’est pas si facile d’absorber 3 degrés supplémentaires. Ainsi, toute la partie de l’Afrique du Nord aura moins de précipitations, davantage d’évaporation, des sécheresses à répétition. Sans oublier le risque d’élévation du niveau de la mer et d’évènements extrêmes comme des pluies torrentielles dans certaines régions.
Il y aura aussi le risque de sécheresses à répétition dans des régions où la sécurité alimentaire ne sera plus assurée. Sans compter le doublement de la population en Afrique avec 2 milliards d’habitants attendus en 2050. Ces phénomènes peuvent provoquer des migrations importantes lorsque les gens ne pourront plus se nourrir.
Certains pays, comme le Maroc, ont fait le pari des énergies renouvelables. En effet, l’Afrique est un continent béni des Dieux en termes de ressources renouvelables, notamment solaires et éoliennes. Si l’Afrique dispose des investissements nécessaires, elle peut amplement se développer autour du
renouvelable. Le Maroc a d’ailleurs un plan ambitieux à ce niveau-là. Mais le Maroc n’est pas toute l’Afrique. Et le continent africain est également très riche en ressources fossiles. Or, pour un pays en développement, le charbon, le pétrole, le gaz, sont des ressources peu coûteuses. Les pays développés avaient promis de mettre 100 milliards de dollars chaque année à la disposition des pays en voie de développement pour les aider à lutter contre le réchauffement climatique. Or, ils n’ont pas tenu cet engagement ou ne l’ont tenu que partiellement. La seule solution est pourtant un engagement des pays développés. Chacun peut voir que l’Afrique risque de s’orienter vers une utilisation importante de ses ressources fossiles, avec pour conséquence de contribuer aux émissions de carbone des prochaines décennies.
Les pays développés ont dépensé plus de 4.000 milliards pour faire face à la crise économique liée à la pandémie du coronavirus mais ils ont été incapables de mettre sur la table les 20 milliards qui leur auraient permis de tenir leur promesse. Il est regrettable que l’Europe n’ait pas de stratégie en faveur de l’Afrique. Actuellement, nous observons en Afrique beaucoup plus d’investissements de la part de la Chine et de la Russie que de l’Europe alors que c’est le continent le plus proche. Chacun comprend le souhait de l’Afrique de se développer, d’atteindre des standards en termes de consommation, d’alimentation, de qualité de vie. Mais comment faire?  La question de l’éducation et du développement des énergies renouvelables par rapport à l’utilisation des combustibles fossiles est essentielle.

Les progrès technologiques
Les récents rapports du GIEC affirment que sans changement de comportement, nous n’arriverons pas à limiter le réchauffement. Il y a notamment deux domaines dans lesquels les émissions de carbone augmentent de manière rapide : l’aéronautique et le numérique. Malgré la diminution des émissions des avions par kilomètre parcouru, le volume de carbone émis par l’aéronautique n’arrête pas d’augmenter.
En effet, les personnes utilisent davantage l’avion qu’il y a 50 ans et la question de la sobriété dans les transports demeure posée. L’innovation est positive mais elle doit être évaluée par rapport à sa capacité à contribuer à la lutte contre leréchauffement climatique. On ne peut pas à la fois se fixer comme objectif la neutralité carbone et mettre sur le marché des innovations qui contribuent à une augmentation importante des émissions de carbone.
La sobriété recouvre des notions relativement simples. Par exemple, l’augmentation des émissions de carbone relatives aux transports est en partie liée à l’utilisation de véhicules SUV. Or, en dépit de la proposition de la Convention citoyenne de taxer les véhicules au-delà de 1,2 tonne, il n’existe pas vraiment d’incitation. Tant qu’on encourage les ménages à acheter des véhicules lourds, la recherche de sobriété n’a pas de sens. Pourtant, il n’y a pas de perte de qualité de vie lorsque l’on possède un véhicule inférieur à 1,2 tonne.
Une autre mesure de sobriété serait la limitation de la vitesse des véhicules à 110 km/h sur autoroute. La sobriété ne consiste pas à perdre en qualité de vie mais si on n’a pas l’esprit de sobriété, on n’y arrivera pas. La connaissance est un prérequis par rapport à l’action mais elle n’est pas suffisante dans la mesure où elle ne déclenche pas automatiquement l’action.